« Certains records d’ICO sont trompeurs »

William Mougayar, figure reconnue de l’écosystème blockchain et auteur de l’ouvrage ‘The Business Blockchain’, était l’invité fin juin de l’émission Epicenter.tv pour apporter son éclairage sur le phénomène ICO (Initial Coin Offering).

« J’ai pronostiqué en février qu’on dépassera à la fin de l’année le cap des 1000 ICO réalisées, et le milliard de dollars levés [Nb : ce montant est d’ores et déjà dépassé depuis juillet]. On est proche du chiffre d’1 ICO par jour [Nb : aujourd’hui au moins 2 ou 3 ICO sont entamées chaque jour, jusqu’à une dizaine certains jours]. Il sera bientôt difficile de les suivre, de la même façon qu’il est difficile de suivre les levées de fonds classiques de startups. »

Il se montre cependant critique sur certaines grandes ICO réalisées récemment, et parle de « vanity metric » : « Certaines startups réalisant des ICO semblent surtout intéressées par l’idée de battre un nouveau record (de montant levé, ou de vitesse de levée, ou de valeur de marché à l’issue du 1er jour d’ICO…) ou de faire les grands titres.

Ces records sont trompeurs. Il ne faut pas les confondre avec le succès. Le succès c’est d’avoir une entreprise, un produit, des consommateurs, des utilisateurs…bref ce qui suit une ICO, les mois et années suivantes. »

William Mougayar précise qu’il n’a « bien sûr rien contre le fait de lever de l’argent » : « J’applaudis ces projets qui réussissent à lever. Mais un white paper n’est pas un produit : c’est une idée de produit. Ce qui compte vraiment, c’est une équipe capable d’exécuter. »

Succès, startup et ICO

Selon lui les modèles traditionnels de réussite des startups ne sont pas rendues obsolètes par les ICOs : « Les règles pour faire réussir une startup ne changent pas fondamentalement avec les ICOs. Ce n’est pas l’argent qui fait le succès d’une startup, même si l’argent y contribue. Du reste, l’expérience des investisseurs montrent qu’une startup qui ne dispose pas de financement exorbitant prend de meilleures décisions qu’une startup sur-financée. »

La question à se poser, estime-t-il, est de savoir comment les projets ayant levés des dizaines, voire des centaines de millions, en ICO, dépenseront leur argent. « Il faut vraiment avoir confiance dans les équipes, parfois très réduites, qui portent ces projets, pour qu’elles prennent les bonnes décisions d’allocation des ressources, aux moments adéquats»

Avec plus d’argent, une équipe peut se permettre de faire plus d’erreurs. Mais ce n’est pas l’argent qui fait prendre les bonnes décisions, rappelle-t-il. « La mesure du succès des ICO pourra commencer à se faire à N+1 et N+2, au vu des avancées des projets et la façon dont les montants ont été utilisés jusque-là. »

Nécessaire transparence post-ICO

Il parle de « lune de miel » des ICO :  « Les entreprises qui ont levées récemment ont encore bien 1 an avant qu’on leur demande leurs premiers résultats ou avancées. » Les moments décisifs commenceront à se jouer là, juge-t-il. C’est pour cette raison qu’il est essentiel que les projets soient les plus transparents possibles sur leurs avancées et leurs initiatives.

« Bien souvent suite aux ICO on se trouve dans l’opacité vis-à-vis des résultats et metrics du projet (applications, nombre d’utilisateurs, de clients…). Il y a encore très peu de projets pour lesquels on peut dire ‘il a tant d’utilisateurs’ » souligne-t-il.

Or, « dans certains cas, quand les ICO sont conséquentes, les équipes peuvent vivre pendant plusieurs années, 3, 4, 5, 6 ans, juste avec l’argent de l’ICO, et simplement donnant l’impression qu’ils avancent sur le projet.» Dans ce type de cas, les détenteurs de tokens devront poser des questions et seront en droit d’attendre des réponses claires et précises, juge-t-il. « Au bout du compte, on peut mentir et tromper sur beaucoup de choses, mais on ne peut pas tromper sur le nombre d’utilisateurs, de clients, sur les interactions…sur tout ce qui est [censé être] visible. »

Une bulle des ICO ? 

Selon lui, « il faut que surviennent quelques échecs pour que le marché revienne sur terre. Pour le moment, on est dans des montants astronomiques, décorrélés de la réalité. »

Il compare la situation aux mois et années précédant la bulle Internet de 2001 : il a fallu l’explosion de la bulle pour revenir à des niveaux plus réels.

« L’explosion est nécessaire parce qu’on ne sait pas pour le moment les limites à ne pas dépasser» : seule l’explosion de la bulle permettra de le savoir. « On est dans une phase expérimentale où il faut tester, échouer. On ne sait même pas quelles sont les modalités optimales de ventes de tokens» (cf les réflexions de Vitalik Buterin dans son billet de blog, qui montre qu’il existe certaines incompatibilités).

Leçons à retenir

« Chaque grande ICO est une leçon pour les futures ICO : il y a des choses à garder, d’autres à ne pas répéter». Il cite l’exemple de l’ICO du Basic Attention Token, où tous les tokens se sont vendus en 24 sc. Cette ICO enseigne une chose : « Les investisseurs professionnels ne doivent pas être les seuls à savoir comment tirer les bonnes ficelles pour acheter les tokens plus vite que les autres». Certains investisseurs, dit-il, ont même créé des « sniper wallets » pour investir automatiquement dans des ICO avant les autres, en mettant des fees très élevés.

En raison (entre autres) de l’ICO du Basic Attention Token, il se déclare défavorable aux ICO qui fixent des durées de levée très courtes (1h, 3h…) : « la blockchain n’est pas prête pour des volumes de transaction très élevés en si peu de temps ». Le risque est en effet de congestionner le réseau : ainsi, durant l’ICO de BAT, pour qu’une transaction soit validée sur Ethereum il a fallu attendre parfois près de 9h !

Token et business model

Il estime qu’il manque aujourd’hui un standard sur la façon de distribuer des tokens. « Les façons de les distribuer sont très différentes. Il y a beaucoup d’incertitude lorsqu’on essaie d’interpréter les termes. Il y a des trous dans la plupart des white papers, des choses qui ne sont pas dites…»

Une certitude : le token ne doit pas simplement être un mécanisme de financement et de spéculation. « Il doit y avoir un vrai business model permis par le token. Le token doit apporter une utilité, une valeur, pour le business model : qu’est-ce que ça permet pour les utilisateurs, pour les développeurs ? Est-ce un droit de faire quelque chose sur l’application ? Est-ce une monnaie interne ? Est-ce une unité de valeur d’échange ?» Le token de Filecoin représente par exemple la façon de monétiser son stockage, souligne-t-il.

In fine, « plus il y a de liens pertinents entre le token et le business model du projet, plus cela devient intéressant».

A l’avenir, explique-t-il, les utilisateurs pourront gagner des tokens de façon passive, par exemple en monétisant leurs données, ou en monétisant leur espace de stockage (ce que permet Storj).

Par ailleurs, il ne sera pas nécessaire selon lui de connaître la blockchain pour utiliser ses applications décentralisées. Il cite ainsi les exemples de Status et Steemit, « deux applications très simples à utiliser, qui masquent la complexité qui se cache derrière.»

Pour finir, il estime que le développement des ICOs sera « un processus continu», et que malgré le boom actuel de ce mécanisme, « la route est encore longue».